vendredi 16 octobre 2015

Apologie de la démesure

Je me suis récemment retrouvé dans trois situations ou mes interlocuteurs m’ont opposé la démesure, le “trop”, comme une raison à la négativité et au refus.

J’étais en train de parler d’un événement qui arrive bientôt, l’Iron Week organisé par VictoriaGame, une convention exceptionnelle parce qu’elle est la première intégralement consacrée aux Royaumes d’Acier en France mais aussi parce qu’elle dure… 6 jours ! Certaines personnes en sont même venues à dire, non par méchanceté mais par réelle incrédulité, que “c’était trop”.

La deuxième fois que j’ai eu affaire au “trop” est quand j’ai fini mon armée Cygnar. En effet, Exactement 2 ans après l’avoir commencé, j’ai peint tout ce que j’avais en Cygnar et même une belle partie de mes mercenaires.
Oui, j'en suis très très fier.

En l’occurrence, c’est moi qui me suis demandé si je n’en avais pas trop. Surtout quand je vois que j’ai autant de Legion d’Everblight, de Crocos et de Mercenaires pirates à faire. Après, tout, l’on ne joue qu’en 50 points et 2 listes à la fois…

Enfin, la troisième occasion que j’ai eu d’être confronté à la démesure est dans la sortie récente de jeux de plateaux qui prônent l’intérêt de durées de jeu colossales ou de matériel pléthorique, ainsi que le retour dans mon feed de nouvelles de gens qui ont acquis des vieux jeux, de l’époque ou jouer 8 heures n’était pas une source de problème ou d’hésitation.

Cela m’a fait me poser une question simple, que je ne me posais plus : Peut-on s’amuser dans la démesure ?

Cela fait des années que le milieu du jeu rabâche une chose, issue de la réalité : les gens ont moins de temps pour jouer. Et veulent quelque chose de rapide et de facile à jouer. C’est d’autant plus vrai que les gens ont aussi moins de place pour jouer. Les associations ont de plus en plus de mal à avoir accès à des salles, les appartements deviennent plus petits car plus chers, les familles ont deux parents qui travaillent plus (malgré une réduction du temps de travail)… De fausses excuses. 

Ce qui se passe c’est un phénomène qui touche tous les aspects du divertissement moderne : Certaines personnes zappent et n’ont pas de désir de concentration au delà du court terme. Il leur faut un produit calibré, rapide, avec du temps de cerveau disponible, avec des mécanismes simples, qui leur donnent l’impression de réfléchir sans se faire mal et leur donne la liberté d’arrêter à tout moment sans sentiments d’abandon ni d’échec.

Cela va même au delà, avec l’avènement de la “mobilité”, les gens veulent tout, tout de suite. Récemment Tric Trac a dû justifier le manque de couverture du Salon d’Essen lors du salon et dans les 3 jours qui ont suivi la fermeture de celui-ci, parce qu’ils voulaient prendre le temps de digérer les 800 (!!) produits qui y avaient été montrés. Si je comprends que BGG ou d’autres sites veuillent marquer leur territoire d’immédiateté de l’information, il n’empêche que d’autres sites, comme Tric Trac, essaient d’avoir une démarche plus sereine, plus cool, plus détendue mais aussi plus fouillée, plus complète, plus “intégrale”. Et cela ne plaît pas forcément à la masse grouillante qui veut juste pouvoir se faire une opinion en 3 minutes et oublier aussitôt pour passer à une autre opinion.

Pourtant, de façon cyclique, l’on trouve une niche dans la niche, une bande d’irréductibles Gaulois qui ont la volonté, la possibilité et la capacité de jouer différemment, à des jeux complexes, longs, chers et qui demandent de la part du joueur de transpirer. Des joueurs qui prennent du temps (beaucoup), de l’argent (énormément) et de l’espace (jamais trop mais toujours à la limite) pour faire des parties endiablées de jeux roboratifs.

Je joue énormément en tournoi. Le jeu est calibré : limite de point, horloge d’échec. C’est un vrai plaisir parce que le jeu est rigoureux et le format de tournoi exigent. Mais chez certains joueurs, cela crée parfois des tensions. ils ne veulent pas de cette pression, ni de ces limitations. Le jeu en campagne est nettement plus intéressant pour eux. Ils peuvent jouer ce qu’ils veulent, comme ils veulent, au format désiré et prendre le temps qu’ils ont envie de prendre.

Les formats de jeu Apocalypse ou Unbound de 40k ou Warmachine rencontrent toujours un certain succès, de niche, mais réel auprès de gens qui se disent que quitte à passer une journée à sortir tout le matériel, autant que cela vaille la peine. Diantre, je me souviens quand je découvrais la v2 de 40k, mon collocataire et moi-même réservions une table à feu- La Crypte du Jeu à Nice pour la journée et nous jouions 8000 points de batailles indigestes et déséquilibrée.
Je ne vois que le soleil qui poudroie et... OMG c'est énorme !!!
L’immédiateté de nos autres loisirs, TV, cinéma, Jeux vidéos nous habituent à pousser un bouton et avoir ce que l’on souhaite rapidement. Nous limitons naturellement notre temps de recherche (personne ne zappe les 4000 chaînes de sa télé pour y trouver quelque chose), les VoD et les applications de chaînes permettant de regarder ce que l’on veut quand on le veut nous rendent plus impatients.

Pourtant le loisir figuriniste n’est pas cela. L’on prend le temps de coller, de peindre ses figurines. puis de faire des décors, des objectifs, des tables complètes… Et quand le jeu offre une alternative prépeinte, c’est bien pour nous permettre de jouer plus, plus grand, plus longtemps. Quand je jouais à AT-43, je préférais jouer des grosses parties, c’était tellement facile et l’effet de masse tellement plaisant.

Finalement, dans une société où nous tendons vers le moins (de poids, de pollution, d’espace…) la figurine pourrait être le dernier bastion irréaliste du toujours plus.

Alors oui, je suis le premier à me moquer des gens qui entassent du plomb pour le principe. Parce que je suis joueur, parce que je trouve criminel de ne pas exposer ses “pitous” et les utiliser pour ce qu’ils sont. Mais j’ai toujours une profonde admiration pour les gens qui se lancent dans la peinture de tonnes de socles de fantassins en 15mm pour l’ADG ou DBA (oui, je pense à Sandchaser lui-même, ce héros au corps d'athlète buriné et huilé) et les fous qui font des tables colossales pour jouer des parties qui durent 4 jours lors d’une convention, ou pour ceux qui assument leur loisir en collectionnant de façon encyclopédique toutes les références d’un jeu.
La légion meurt mais ne se rend pas.

Pour en revenir à l’Iron Week, pourquoi les gens ont-ils l’impression de trop ? Pourquoi quand l’offre devient très généreuse, ont-ils l’impression qu’elle comporte un piège ? Dans un buffet à volonté, personne ne se demande s’ils doivent tout manger. Pourquoi cela arrive-t-il quand on parle de notre loisir ? Le geek se sentirait-il coupable de pouvoir s’amuser aussi longtemps ? Où est-ce simplement le syndrome du renard et des raisins de La Fontaine, inaccessibles mais “trop verts et bons pour des goujats” ? Je ne me pose plus la question, je me réjouis que certains viennent pour les 6 jours où que d'autres annoncent déjà prendre leurs vacances pour le prochain rendez-vous !

Tout cela pour dire que je suis en train de travailler sur une adaptation du système de Campagne Escalation de Warmachine MkI pour l’adapter à Warmachine ET Hordes MkII pour le Blogurizine et que ce n’est pas simple. Mais qu’à chaque nouvelle étape de cette adaptation qui “fonctionne”, je suis content de me dire que je peux jouer à ce que je veux, comme je le veux.

La prochaine fois, je parlerai sans doute du rose comme alternative au marron dans le hobby, ou pas.

Et vous, comment votre adoration pour la démesure s’exprime-t-elle ?



10 commentaires:

  1. L'Oréal, parce que je le "veux" bien.

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  2. Parce que je suis né 2500 trop tard, je sais que l'hubris c'est la damnation éternelle et le courroux des Dieux et je ne me lance jamais dans la démesure. Je suis l'antithèse totale du joueur zappeur même quand je joue à des party games. Je joue à DBA, je passe des heures à décortiquer les règles, les listes d'armées, les références, à étudier les périodes, l'Histoire. Tellement que jouer à SAGA revient pour moi à jouer à un jeu d'apéro.
    Je joue pourtant aux jeux idiots de Yves et Fabien et on prend notre temps pour se faire plaisir avec ces conneries (qui en ont l'air mais qui n'en sont pas).
    Je ne joue pas en tournoi, l'aspect compétitif me rebute. En fait je joue pour l'aspect méditatif du jeu. La beauté d'une situation tactique, la poésir d'une citation aléatoire à Troquons, la fierté d'avoir sculpté un kraal zoulou en 15mm de ses propres mains et le sourire d'avoir fait marrer tout le monde avec une histoire abracadabrante à Comment J'ai Adopté Un Gnou.
    Merci pour cet article que je vais partager derechef.

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  3. Il est vrai que je préfère les parties "courtes" si le système est bien foutu. Mais ça ne m'empêche pas de jouer à Talisman 3 heures d'affilées (et encore)! Le truc de la démesure, je l'ai vu avec STAW où certains joueurs jouent avec au minimum 200 pts voire 400 pts et avec une table géante. C'est un peu too much pour moi mais d'un autre côté, je les envie. Après, une partie courte pour moi, c'est un ressenti. Je peux qualifier de courte une partie de 3 heures car je n'ai pas vu le temps passer.

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  4. Ca dépend. J'ai tendance à critiquer l'excès dans la vision d'une sur-accumulation de pitoux. Phénomène qui à mon sens à amener des jeux comme 40k a devenir inintéressant au sens mainstream et qui ont poussé GW à faire tout et n'importe quoi. Quand certains défendent que 40k n'a aucun intérêt en dessous de 1500 points et qu'il vaut mieux jouer à 2000/3000pts, j'ai surtout l'impression de voir des gens qui ne veulent que sortir toute leur armée sans réfléchir sur une liste. Et oué, jouer 6/8h ça m'emmerde : le jeu n'est pas fait pour et on se retrouve à juste balancer des seaux de dès qui n'ont plus aucun sens au bout d'un moment

    C'est pour cela que j'apprécie le Kill Team, le 500, le 750 et le 1000pts à 40k. C'est aussi pourquoi je me suis mis à Warmachine, parce que même en débutant, une partie c'est 1h30/2h environ. Ce n'est pas une question d'implication : je mouille davantage ma chemise en 30 minutes de Warmachine qu'en 2h de 40k. Et j'ai pas testé Warmach en très grand format mais ça me semble pas plus adapté au jeu long que 40k. Encore moins même je dirais. Après chacun s'éclate comme il veut.

    Toujours est-il que si je suis d'accord avec certains de tes constats, je ne suis pas d'accord avec tes analyses. La réduction du temps de jeu n'est pas à mon sens, uniquement, la résultante d'une contrainte, mais aussi une réponse à un besoin. Puisque les jeux se multiplient et puisqu'on peut étoffer son hobby sans se limiter à un seul type de jeu, il est agréable de pouvoir passer d'un jeu à un autre au cours d'un même mois voir d'une même journée. Le 40k "escalationesque" qui pousse à jouer 3000+ pts ne permet que peu de fantaisie "à côté". En revanche un 35pts warmachine peut s’enchaîner facilement avec un Eden ou un Alkemy.

    Est-ce céder aux sirènes de l'instantanéité que de vouloir diversifier ses expériences ? N'oublie pas non plus que tu travailles dans un cadre privilégié en ce qui concerne le Hobby. Là on revient sur la contrainte, mais oui : on ne peut pas nécessairement s'impliquer autant que toi lorsqu'on a deux enfants, un taff prenant et éventuellement d'autres loisirs.

    Sinon si tu tapes sur le rose, j'espère que ce sale gourou de Minus va prendre pour son grade :D

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  5. Seb, je veux vraiment en savoir plus sur ce Gnou.

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    1. "Comment j'ai adopté un gnou", un jeu de Yves Hirschfeld et Fabien Bleuze aux éditions Le Droit de Perdre.

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  6. Point de vue très pertinent. Je pense que les joueurs actuels sont en effet moins prêts à se lancer dans des combats homériques ou des parties marathons (que ce soit pour du jeu de plateau ou de la figurine).

    Je me placerai sur un axe différent : j'aime Warmachine pour jouer avec des règles qui comptent et demandent une exigence dans l'approche du jeu, mais je ne suis pas du tout adepte du jeu compétitif.

    En ce qui me concerne, l'abus de compétition empiète sur le côté plaisir du jeu qui reste pour moi un moyen de d'abord s'amuser.
    Sans doute, l'immédiateté de la société et des modes de consommation poussent-ils vers des formats plus courts et un zapping plus facile entre les sytèmes et les approches (on a aussi la chance d'avoir un panel d'offres ludiques assez énormes) mais je constate que quand il y a matière à un récit partagé, les joueurs restent capables de jouer des heures d'affilée, même avec femme, enfants, boulot et tout le toutim.

    Je pousse de la fig une fois par semaine (en mode apéro ou longue partie) et je fais du jdr au même rythme jusqu'à pas d'heure avec femme, enfants, boulot et tout le toutim. Mais vu de ma fenêtre, ce qui continue à conduire l'envie de jouer (et parfois longtemps) c'est l'envie et le fun partagés. Je trouve ça davantage dans une proposition scénarisée ou chacun aura un truc à faire que dans des jeux où tout ne se résume qu'à de la poutre, quelques que soient les armes.

    Oui, je suis plus campagne que tournoi :) Et bravo pour l'armée Cygnar !

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    1. Merci ! Et j'avoue que le mode campagne me tente de plus en plus. :)

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  7. La démesure existe encore en jdp, la preuve la boite de "civilisation" sortie à Essen, la boite de Ogre issue d'un KS ;)
    Pour la démesure de la collectionite aigue je trouve ça accablant, comme si avoir chaque ref d'un jeu est utile (court en zig zag ^^)

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  8. Article super intéressant, je suis président d'un club ou la démesuré est une de nos pathologies, demesure du nombre de projet, démesuré des parties parfois en temps et espace....démesuré personnel aussi dont je suis atteint avec ce hobbit, je peins en moyenne 1 h par jour, voir plus (je me lève plutôt pour.....), je joue tous les vendredis sans faire attention à l'heure, et oui je peux finir de jouer à 5h du mat......j'organise des megagame dans mon garage qui dure la journée et plus...j'ai une montagne de plomb......mais j'aime ça et cela m'aide me detendre au vu de ma profession qui est de gérer et d'accompagner la démesuré que peut créer le handicap mental. Merci pour cet article.

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